DECRYPTAGE. Présenté comme prioritaire, le renouvellement des parcs éoliens se heurte à un obstacle de taille : les contraintes militaires. Au point de réduire fortement le potentiel de développement pourtant attendu par l’exécutif.
Privilégier le renouvellement des parcs éoliens existants à la création de nouveaux parcs. C’est ce que martèle l’exécutif et ce que prévoit la nouvelle feuille de route énergétique de la France. Aux yeux des pouvoirs publics, ce levier de développement apparaît particulièrement séduisant, notamment parce qu’il permet de capitaliser sur l’acceptabilité existante des parcs éoliens déjà installés, alors que la France est connue pour ses contentieux particulièrement fournis.
Le repowering, terme anglais consacré par la filière, représente également un levier pour décrocher des prix de production plus compétitifs. Les premiers parcs installés, et donc nécessitant d’être renouvelés, ont été déployés sur des sites particulièrement bien ventés. Et, rééquiper un parc éolien existant consiste à installer des éoliennes plus grandes et donc plus puissantes.
Alors que la taille moyenne des éoliennes installées en France s’élève à environ 100 mètres, la hauteur des mâts aujourd’hui atteint facilement 180 mètres de haut, voire plus de 200 mètres. « La production est en outre plus que proportionnelle à cette hauteur maximale au sommet des pales, l’élévation permettant de capter des vents dont les plus petites machines ne pouvaient bénéficier, et le rendement s’accroissant plus vite que la taille », souligne le rapport Lévy-Tuot rendu public jeudi.
Une éolienne constitue un risque vis-à-vis de la sûreté de l'État
Seulement voilà, ce potentiel d’accroissement de puissance est largement amputé par des contraintes réglementaires et particulièrement celles liées aux radars militaires. Car pour l’armée, une éolienne représente un triple risque vis-à-vis de l’État, et notamment un risque de sûreté. « Une éolienne constitue un masque [...] qui peut polluer la détection des radars », rappelait en octobre dernier le général Cyrille Duvivier, directeur de la sécurité aéronautique d’État, lors d’un point presse. Pour les aéronefs, « les éoliennes constituent un danger et inversement », explique également le général. Lequel estime qu’une trop forte densité d’éoliennes peut aussi entraver la liberté d’action de l’armée : « A force d’en construire, vous pouvez ne plus avoir d’accès à un point sensible », prévient-il.
Si bien qu’en l’état actuel des choses, le gisement de capacités supplémentaires reposant sur le repowering demeure relativement limité. « Dans les conditions actuelles, on pourra remplacer 6,6 gigawatts de capacités par 7,8 gigawatts. Ce qui donne une capacité additionnelle de 1,2 GW à l’horizon 2030 », estime ainsi Jérémie Almosni, délégué général de France renouvelables, l’association représentant les professionnels du secteur.
Très concrètement, le décret du 6 août 2025 rend quasiment impossible l’implantation d’une éolienne à moins de 70 km d’un radar militaire. Dans le détail, à moins de 5 kilomètres, l’installation d’une éolienne est interdite. Une présomption de compatibilité n’est admise qu’au-delà de 70 km d’une installation militaire pour les éoliennes de moins de 200 mètres de hauteur. Entre 5 et 70 km, l’installation est soumise à l’avis de l’armée. « Ces derniers temps, le nombre d’avis négatifs augmente, soupire un acteur de la filière ayant requis l’anonymat. Le contexte géopolitique et le survol de zones militaires par des drones n’aident pas », reconnaît-il. « En raison des considérations de secret défense, ces avis, qui reposent sur une analyse d’intervisibilité électromagnétique entre le parc et le radar, ne peuvent être contestés », regrette Fabrice Cassin, associé chez CGR Avocats. « Ce décret traduit dans le droit positif une pratique recommandée par des circulaires de 2022, qui n’avaient pas été établies en concertation avec la filière », déplore également l’avocat.
Une nouvelle règlementation qui bloque le renouvellement des parcs
Cette zone d’exclusion n’était pas aussi contraignante par le passé. Initialement de 5 kilomètres, elle s’est accrue progressivement. Ainsi, avant 2022, de nombreux parcs ont été installés dans un périmètre inférieur à 70 km. Décrocher une nouvelle autorisation, nécessaire pour augmenter la taille des éoliennes de plus de 35 % selon la circulaire du 20 mars dernier, sera alors impossible. « Plus de la moitié des parcs éoliens existants sont aujourd’hui dans cette situation », estime Baptiste Wambre, responsable du développement chez Eolise, une petite société basée en Nouvelle-Aquitaine.
Interrogée, l’association France Renouvelables ne confirme pas ce chiffre, un recensement étant toujours en cours. Cependant, « nous avons évalué que 75 % des projets éoliens sont sous contraintes radars, soit 19,5 GW », précise son délégué général. « Les contraintes liées à ces radars empêchent de rééquiper des sites extraordinairement bien ventés, déplore Corentin Sivy, directeur général de Valorem. Se pose aussi la question de l’approvisionnement. Aujourd’hui, on ne fabrique plus de nouvelles éoliennes inférieures à 150 mètres de haut. La plupart des modèles mesurent 190 mètres, voire 200 mètres », pointe-t-il.
Cette situation crispe d’autant plus les professionnels du secteur que la France se distingue de ses voisins européens où les exigences vis-à-vis des radars sont moins élevées. « Si, effectivement, les installations de détection militaires italiennes, allemandes ou polonaises permettent, comme cela est soutenu par divers investisseurs, des éoliennes plus hautes que 200 mètres, à moins de 70 km, la justification des limitations françaises devra être établie soigneusement en prévision d’un possible contentieux dénonçant une règle technique entravant la liberté d’investissement », écrivent ainsi Jean-Bernard Levy, ancien PDG d’EDF, et Thierry Tuot, membre du Conseil d’État et ancien président de la Commission de régulation de l’énergie, tous deux co-rapporteurs de la mission sur l’évolution du soutien public aux énergies renouvelables.
Un premier radar de compensation attendu dans la Somme
Dans ce contexte, les acteurs de la filière fondent leurs espoirs sur le déploiement de radars de compensation. Ce « qui permettra de rehausser les mâts sans affecter les capacités de détection aérienne », explique le ministère de l'Energie. L’idée : implanter un radar supplémentaire pour améliorer « l’intervisibilité » de l’éolienne. Autrement dit : voir ce que le premier radar ne voit plus et combler ainsi une zone d’ombre. Alors qu’une éolienne peut créer des fausses cibles (le radar pense voir quelque chose) ou des zones invisibles (il ne voit pas un élément derrière l’éolienne), le radar de compensation doit permettre de vérifier les informations afin de rétablir une vision fiable. « C’est un vieux sujet. Les discussions autour de l’implantation de ces radars remontent à plusieurs années déjà », rappelle Fabrice Cassin.
Jérémie Almosni relève toutefois des « avancées dans ce dossier ». Alors que le rapport Levy-Tuot recommande qu’une installation expérimentale de radar compensatoire soit décidée en 2026 et effective dès 2027, Matignon affirme « étudier avec beaucoup d’intérêt la mise en œuvre de cette proposition ». Un premier radar pourrait ainsi être installé dans le département de la Somme, dans les Hauts de France. « Une région avec une forte densité d'éolien terrestre et avec des éoliennes installées depuis les années 2000, dont un certain nombre arrivent en fin de cycle de vie », précise le ministère de l'Energie. Dans le cadre de cette expérimentation, le coût du radar, qui se chiffre en plusieurs dizaines de millions d’euros, devrait être supporté par l’État sur le budget de l’armée, puis remboursé par les différents exploitants éoliens qui en bénéficient, une fois les parcs mis en service. Contacté par La Tribune, le ministère des Armées n'avait pas encore répondu à nos sollicitations. « L’implantation de ce premier radar compensatoire pourrait libérer un potentiel de l’ordre d’un gigawatt, estime un acteur proche de ce dossier. C’est très significatif ».
La filière en quête de chef d'orchestre
Au total, une option relative à cinq radars compensatoires aurait été intégrée par l’armée dans une commande passée auprès de Thales. « Ce qui montre que l’armée est dans une démarche constructive », reconnaît un spécialiste de la filière éolienne. « Mais tout prend énormément de temps. Il manque un portage politique et un chef d’orchestre. Il faudrait mettre en place un comité de pilotage interministériel, qui intègre l’administration et les représentants de la filière », plaide cet acteur. « Nous avons besoin d’un premier radar de compensation en 2028 au plus tard et des quatre suivants en 2030. La crainte de la filière, c’est d’en avoir un dans quatre ans et le reste dans dix ans. Car c’est dans les cinq ans qui viennent qu’il faut que le renouvellement des parcs s’effectue », ajoute-t-il, alors que les contrats de rachat d’électricité de nombreux parcs, noués il y a 20 ans, vont arriver à échéance.
Si l’ajout de cinq radars compensatoires permet de débloquer plusieurs gigawatts de nouvelles capacités, « ils ne suffiront pas, à eux seuls, à déployer tout le potentiel du repowering », prévient un acteur du secteur. D’autres émettent certaines réserves : « Ces radars supplémentaires ne risquent-ils pas de créer de nouvelles servitudes et limiter ainsi l’intégration de nouveaux projets ? », interroge Corentin Sivy. Enfin, s’appuyer uniquement sur le renouvellement des parcs existants, quand bien même certains écueils étaient surmontés, ne permettra pas d’atteindre l’objectif fixé dans la feuille de route énergétique, alertent plusieurs acteurs de la filière.